Élections de Prades

 

Ainsi que nous l'avons annoncé, 108 électeurs sur 186 sont restés dociles aux volontés administratives dans l'arrondissement de Prades. En d'autres termes toutes choses restant en état, un ministère quelconque que, nos amis eux-mêmes, s'ils arrivaient au pouvoir, disposeraient là-bas de la majorité du corps électoral, en les supposant toutefois capables d'un des moyens d'influence que nous rie cessons de flétrir. Mais des deux hypothèses l'une est inadmissible. Subissant la condition de son existence, le Pouvoir ne changera pas : comme à tous les êtres caducs, le mouvement lui est interdit sous peine de dislocation. Qui changera donc ? Le corps électoral. Oui, nous avons besoin de l'espérer ; ou bien de nécessaire qu'elle est déjà dans un avenir prochain, la réforme deviendra imminente.

 

L'événement. disent nos adversaires, a démenti une de nos prévisions. Oh ! nous eu prenons facilement notre parti. Un fonctionnaire de plus ou de moins à cette chambre déjà encombrée de fonctionnaires ; une boule de plus ou de moins dans l'urne d'où sortiront probablement des dotations nouvelles sans compter quelques bonnes lois d'exception que commencent à élaborer les journaux ministériels, bien inspirés d’ordinaire ; que nous importe ? La seule signification .qu'ait pour nous .le résultat c'est .que soixante-seize électeurs aient osé se dire indépendants en face des agents du Pouvoir les pus omnipotents, les plus hardis peut-être de toute la France : Lorsqu'on nous communiqua pour la première fois la liste des électeurs avec l'indication pour chacun des motifs qui les faisaient agir, nous reculâmes d'effroi. Sur tous ou sur presque tous, la sous-préfecture, le tribunal, la douane, les percepteurs et mille autres influences, avaient posé leurs griffes. Comment espérer que ces pauvres gens passeraient entre les mailles de ce réseau, ou trouveraient dans leur conviction politique assez de force pour le briser ? Soixante-seize ont eu ce courage ; viennent de nouvelles élections qu'un certain pressentiment nous fait considérer comme très prochaines, et l'élan remarquable qui nous constatons, sera suivi d'un plein succès.

 

Honneur à vous, amis, qui en avez été les précurseurs ! De même que vos frères de Céret vous ne demandiez pas au scrutin un député ; mais vous protestiez contre le système de la corruption, de la servilité et de l'abaissement. national. Ainsi qu'à vos concitoyens, de nombreuses promesses vous ont été faites : une part vous a été offerte dans          magnifique gâteau du budget.qui nourrit déjà tant de monde. On n'a pas manque de vous présenter combien il est sot de préférer sa conscience â des faveurs qui coûtent si peu. un vote. et par contre, on a grossi â vos yeux tous les inconvénients dune disgrâce. Vous avez résisté : soyez-en loués ; votre exemple sera suivi, et, mon Dieu, les premiers peut-être qui vont vous imiter, ce seront les électeurs désappointés. Déjà, dit-on il en est plus d'un qui réclame inutilement le prix dé son vote. Il serait curieux qu'on leur fît faillite à tous, et qu'ils parvinssent à s'affranchir par le moyen même qui les a enchaînés ! Arriver â la foi politique en traversant la doctrine des intérêts, n'est pas chose nouvelle. De quelque part que nous viennent ces nouveaux auxiliaires, nous les accepterons. Dans le grand parti national, il y a place pour tout le monde, et l excuse ides néophytes sera dans l'exemple même des chefs dé ce parti qui ne sont dans l'opposition que depuis l'évanouissement des promesses de juillet, leurs plus chères espérances.

 

Que M. Parés se hâte donc de mettre à profit.sa dernière victoire ; mais surtout qu'il ne s'en montre

as trop fier : nous étions parfaitement renseigné en affirmant qu'il ne s'agissait nullement de sa personne dans le débat. Plusieurs fois il a été mis et remis en question ; ses' amis ont poussé l’insolence jusqu’ à lui préférer, momentanément M. Mahut, M. Léo Dupré, et même quelques autres. Littéralement ils se disaient fatigués de M. Parès ; e naguère, s’il fût resté assez de temps à l’administration pour exécuter sans danger un changement de front, M. Parès eût été sans façon mis à la réforme. Il en eût coûté sans doute au ministère de perdre un député irréprochable et lié par la dépendance de sa position. Mais si trois ou quatre messieurs que nous pourrions nommer l'eussent définitivement abandonne, M. Parés s abuse-t-il au point, de croire que le ministère aurait persisté â le soutenir ?

 

Cette réflexion ne procède nullement de la malveillance et nous ne l'émettons que pour arriver à cette proposition incontestable : M. Parès ne représente que la sous-préfecture de Prudes, le tribunal et les branches de l'administration qui se rattachent au pouvoir. En réalité M. Parés n’est pas le dépilé de l'arrondissement de Prades.

 

Ce que. clous avons dit de M. Garcias, nous le répétons de son collègue. Une centaine d'électeurs, mus par des considérations personnelles, et prives d'ailleurs de toute initiative, ne sont pas le pays ; la fiction légale est ici un pur mensonge ; le pays, c'est l'ensemble des populations qui se sont passionnées et prononcées hautement pour. Arago, ou si l'on veut pour les idées qu'il représente. La, voyez-vous, il y avait les deux conditions principales de l'élection, spontanéité et majorité immense pour ne pas dire unanimité. Joignez-y les soixante-seize privilégiés dont les suffrages n'ont fait que résumer un vœu général, et Nous aurons l'expression vraie des sentiments du pays. Mettre, en retard de soixante-mille âmes, une centaine d'autres quelque peu intéresses, quoi qu'on en dise. et donner la préférence â celles ci, n'est-ce pas une dérision ?

 

Nous rougissons presque d'avoir à prouver a des êtes intelligents des choses aussi sensibles ; car c’est essayer de prouver l'évidence. Nos adversaires se gardent bien de nous répondre. Et que diraient-ils ? C'est la loi. Mot sacramentel qui n'en inspire qu'aux niais ; mais qui ne supporte pas un sérieux examen. C'est la loi ! Mot sacramental qui n(en inspire qu’aux niais ; il y avait jadis des lois qui consacraient les fiefs, les majorats, le droit d'ainesse, la corvée, les titres et les monopoles de toute nature. il y a eu plus tard des« lois qui refusaient les droits politiques â quiconque ne payait pas trois cents francs de contributions. Ales ont disparu ces lois, et disparaitra de même celle qui, plus libérale sans doute, n'est plus en rapport avec les progrès de nos mœurs et la diffusion des lumières dans toutes les parties du corps social.

 

Ce moment, nous l'appelons de tous nos vœux, et dans un intérêt de conservation bien compris. Persister à tenir une nation en tutelle, lorsqu’on gère si mal ses affaires ; se mettre en opposition flagrante avec ses désirs unanimes ; gouverner contre sa volonté ; promettre une représentation nationale, et nommer soi-même le représentant, au mépris du vœu des populations, c'est appeler de gaîté de cœur une longue suite de catastrophes dont nous avons déjà les symptômes. Vous ne voulez point des réformes a la tribune ; vous souriez aux pétitions pacifiques qui s'y font jour. Eh bien ! vous les aurez dans la rue ; à qui la faute !

 

Loin de nous la pensée d'excuser les désordres qui ont suivi l'élection de M. Parés. Mais, outre qu'on les exagère, il nous parait assez plaisant. qu'on nous les impute ! M. le préfet tes attribue â l'esprit de parti, aux mauvaises passions, que sais-je ? C'est le style mis en usage par tous les gouvernements contre l'opposition. Et les heureux du jour ont eu, il y a quelques vingt ans. leurs mauvaises passions, comme nous aujourd’hui. Mais ne serait-il pas temps de parler un peu le langage de la vérité ? Lorsqu’ un pays tout entier repousse le députe qu'une coterie lui impose, et que des scènes de désordre s'en suivent, né serait il pas plus juste de qualifier autrement ces actes déplorables ? Mous les appelons noua les excès blâmables d'une indignation légitime. Pour la répression, on peut ­s'en fier à vous, messieurs de la robe et de l'épée mars qu’ il nous soit permis de rechercher, la cause véritable du désordre et de fane. à chacun sa part.

 

Quelques électeurs, nous assure-t-on, sont mat vus : de leurs concitoyens pour avoir donné leur suffrage, à l'administration. Le juge de paix de Vinça M. Pons a été maltraite. Une atteinte a été -portée, à la liberté des votes. Tout cela est extrêmement fâcheux mais cette liberté ; que vous invoquez, lorsqu’ elle vous profite, comment la protégez-vous dans le cas contraire ? Est-il libre l’employé ou le parent de l’employé qui vote sous une menace de destitution. Est-il libre le fermier qui supplie vainement son propriétaire de lui laisser faire son billet ? L’argument retombe sur vous de toute sa force ; que la contrainte se manifeste parla réprobation ou par la crainte d’une ruine

 

Certaine, elle n'en est pas moins contraint ; blâme égal pour qui l'a exercé. Plus forts et plus intelligents, vous êtes même les plus coupables ; vous avez semé le scandale, vous récoltez l*émeute. Les gendarmes arrêtent l'émeute, rien de mieux ; mais que la conscience des honnêtes geins flétrisse le scandale et nous serons quittes.

 

Ah ! Le beau spectacle qu’offre en ce moment un pays libre ! Les baïonnettes protégeant les élections, et deux députés obligés de se cacher ! Singuliers élus que ceux là ! ils ne savent par quelle porte s'échapper du pays qu’ils prétendent représenter ! Il faut des escadrons et des piquets de gendarmerie pour escorter le long des routes cet homme que le respect de tous devrait porter sur le pavois ! Qu’un étranger, qu’un sauvage se présente en France pour étudier  nos institutions ; qu'il rencontre un homme pourchassé de Prades à Perpignan par les populations ameutées, et qu'il demande ce que cela signifie , on lui répondra: L'homme que vous voyez vient de recevoir de ses concitoyens la plus haute preuve d'estime et de confiance que l'on puisse ambitionner ; il s’en va les représenter â la grande assemblée nationale, exposer leurs voeux, leurs besoins, veiller sur leurs intérêts et donner des lois a la France. En attendant ses concitoyens lui font leurs adieux à coups de fourches.

Le sauvage nous prendra pour des fous, et il n'aura pas tort.

Un système qui produit de tels fruits, est jugé (L’Indépendant du 12 août 1846)